Grandir en cité : la socialisation résidentielle de "jeunes de cité"Nos publicationsPublicationPublication - Cloned
Dans cette carte blanche, Mickaël Chelal, membre du Réseau des jeunes chercheurs du Comité d’histoire de la politique de la ville, présente Grandir en cité (Éditions du Bord de l’eau), ouvrage tiré de sa thèse de doctorat en sociologie soutenue en 2022 à l’Université Paris Nanterre. Fondé sur sept années d’enquête ethnographique, le livre plonge au cœur d’une cité populaire pour analyser la socialisation résidentielle des enfants, des adolescent·es et des jeunes adultes qui y grandissent. Il met en lumière les rapports de génération entre « grands » et « petits », qui structurent durablement la vie sociale, de l’enfance à l’entrée dans l’âge adulte.

Cet ouvrage a pour objet la socialisation des enfants, des adolescents et des jeunes adultes d’une cité de Seine-Saint-Denis à partir des rapports sociaux qui composent la vie sociale ordinaire de ce type de quartier populaire. Il détaille une dimension très prégnante des relations juvéniles dans ce contexte urbain : les rapports de classes d’âge, aussi bien chez les garçons que chez les filles, depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte. Ces interactions structurent en profondeur la vie sociale locale dans les espaces publics d’un quartier prioritaire de la Politique de la ville et définissent une forme typique de socialisation que le livre décrit.
Il repose sur une enquête ethnographique de sept ans, issue d’une recherche doctorale réalisée entre 2015 et 2022, fondée sur une résidence sur le terrain et un suivi au long cours des jeunes du quartier ; mais surtout d’un groupe de jeunes hommes d’une vingtaine d’années et d’un groupe d’adolescentes. A partir d’observations participantes, d’entretiens semi-directifs et de nombreuses conversations informelles, le livre tente de montrer les spécificités de cette période de socialisation qui intervient dans la construction du rapport à l’espace résidentiel, dans la façon dont le quartier est investi et dans l’introduction aux contours d’une structure sociale fondée sur les relations entre deux principaux groupes, celui des « grands » et celui des « petits ». Chacune des catégories regroupe différentes générations, entendues d’un point de vue démographique et différentes classes d’âge, qui mobilisent ici des générations sociales (groupes d’individus ayant à peu près le même âge et qui ont parfois traversé une période ou un évènement historique et social particulier).
Dans la rue, et même en dehors du quartier lorsqu’ils se rencontrent, quels que soient les groupes d’âge concernés, les « grands » occupent une position supérieure par rapport aux « petits ». Cette hiérarchie est caractérisée par un quadruple rapport de subordination, d’autorité, de domination et, parfois, d’exploitation des « grands » sur les « petits ». Dans les rapports sociaux ordinaires, cela prend de multiples formes. Les « grands » apprennent aux petits à les respecter et leur transmettent la valeur de respect qui est fondamentale. Cela passe par des injonctions, des discussions, des leçons de morale, des rappels francs ou plus détournés des positions…
À partir de leur expérience de la cité, et de la vie plus généralement, ils racontent et conseillent. Ils sont porteurs de l’histoire du quartier qu’ils transmettent, notamment les récits de grands évènements arrivés dans le quartier comme les révoltes de 2005 ou d’histoires plus locales. Les « grands » peuvent même influer sur les trajectoires sociales de certains « petits ». Il arrive que ces derniers parviennent à résister à ces rapports sociaux.
Ces rapports intergénérationnels contribuent à saisir les logiques d’occupation de l’espace de la jeunesse et d’appropriation des équipements publics, qui renvoient à des préoccupations constantes dans l’histoire des politiques de jeunesse dans les quartiers populaires. Le livre revient sur la façon dont l’espace constitue un élément sur lequel repose ces rapports d’âge. Ces formes de relations sociales influent sur les spatialités de genre, c’est-à-dire les normes sexuées d’occupation des lieux du quartier. L’intérêt que j’ai développé dans cette recherche pour l’expérience des filles m’a permis de montrer comment ces dernières s’inscrivent dans la vie sociale du quartier, notamment dans le cadre de ces rapports de classes d’âge auxquels elles participent de manière moins intense, mais procèdent tout de même d’une forme de socialisation. Chez les garçons comme chez les filles, la structure des rapports sociaux de sexe détermine par ailleurs la recherche d’un entre-soi, matérialisé par la constitution de micro-territoires dans des espaces interstitiels (qu’on réduit souvent aux halls d’immeuble qui font l’objet d’une attention particulière dans les processus de rénovation urbaine), qui sont appropriés différemment. Les centres sociaux n’échappent pas à ces types d’interactions et peuvent aider à nourrir les réflexions des travailleurs sociaux à travers l’appréhension de cette jeunesse et la réflexivité autour de leurs pratiques auprès de ce public.
Rédigé sous une forme qui se rapproche du récit avec de nombreuses notes de terrain et extraits d’entretien et de conversation, l’ouvrage constitue un témoignage contemporain de la façon dont un quartier traversé par les processus de rénovation et réhabilitation urbaine de l’ANRU, est spatialement investi en mettant en avant le concept de socialisation résidentielle. Il questionne et souligne ainsi la place qu’occupe le quartier dans la socialisation de différentes générations de jeunes (héritières d’une histoire de la politique de la ville qui a tenté de peser sur cette socialisation et leurs pratiques de l’espace) dans un contexte où la ségrégation urbaine et les discriminations maintiennent ou renforcent la place du quartier de résidence dans la vie des jeunes enquêtés qui ont grandi dans les décennies 1990, 2000 et 2010.
À travers cela, l’ouvrage avance des éléments de réponses face aux interrogations de l’historien Thibault Tellier en conclusion du séminaire 2023-2024, De 1970 à nos jours : les jeunes dans la politique de la ville, autour des recompositions historiques des processus de socialisation au sein des QPV. Grandir en cité cherche également à mettre en lumière la dimension générationnelle dans l’analyse des jeunesses issues des quartiers populaires. Cette perspective, soulignée par le politiste et géographe Philippe Estèbe lors du même séminaire, invite à intégrer davantage les dynamiques intergénérationnelles dans l’évaluation et le suivi des politiques de jeunesse inscrites dans la politique de la ville. Elle s’inscrit ainsi dans une réflexion plus large sur les politiques territorialisées, qui traversent et structurent l’histoire même de la politique de la ville.
Mickaël Chelal